La filière du riz à Madagascar

J’ai rencontré la semaine dernière le dirigeant d’une entreprise de production et de distribution de riz à Madagascar ; l’occasion de faire le point sur ce secteur stratégique.

La riziculture représente 80% du volume agricole produit et (seulement) 30% du PIB. Cela équivaut à une production annuelle de paddy (riz brut) variant entre 2,4 millions de tonnes et 3,7 millions de tonnes. La population malgache se classe parmi les premières consommatrices de riz au monde, avec une consommation annuelle moyenne de 120kg de riz blanc par habitant. C’est donc riz à tous les repas (je vous laisse calculer la ration moyenne…), bien que les habitudes alimentaires changent en milieu urbain.

Les habitudes alimentaires changent en milieu urbain. Ici des petits gâteaux soufflés… à base de farine de riz.

Le prix du kilogramme de riz étant d’environ 1200 Ariary, et une famille malgache moyenne (6 personnes !) consommant environ 60kg par mois, le budget riz mensuel représente 2/3 du salaire minimum malgache. Preuve de l’enjeu majeur que représente la production de riz pour l’économie malgache, ainsi que, par la même occasion, de la faiblesse du salaire minimum.

Les grandes régions productrices de riz à Madagascar sont les régions de Sofia (Mahajanga), du Lac Alaotra (au Nord Est d’Antananarivo), de l’Imerina Centrale (centre du pays, avec Antananarivo notamment), du Mangoro (entre la côte Est centrale et les hauts plateaux).

Le rendement moyen des cultures rizicoles est de 2,5 tonnes par hectare. Les régions de production les plus intensives montent à 3 tonnes par hectare. Les chiffres de la FAO diffèrent sensiblement, mais montrent également la considérable marge de progrès existant pour Madagascar. Personnellement je privilégierais plutôt les chiffres récupérés sur le terrain, plutôt que ceux de la FAO. Voici tout de même un tableau Excel réalisé avec les statistiques de cette dernière.

Rendements riz, tableau tiré des chiffres de la FAO

Ce faible rendement moyen s’explique par le très grand nombre de micro-exploitations inférieures à 1 hectare, utilisant des techniques agricoles traditionnelles et aucun intrant. Pour autant, certaines exploitations modernes produisent jusqu’à 11 tonnes par hectare, preuve qu’il reste (beaucoup !) de marge de progression.

Parcelles cultivées entre les collines. Au fonds, des paysans avec leurs zébus, déjà signes d’une certaine réussite.

Avec une consommation par tête parmi les plus élevées de la planète et une intensité de production extrêmement faible, Madagascar est passé d’exportateur net de riz il y a quelques dizaines d’années à importateur net. Plus grave : ces importations concurrencent fortement la production locale. Cela revient moins cher de faire venir par bateau du riz depuis le Pakistan ou l’Inde, principaux exportateurs de riz vers Madagascar, de le décharger à Tamatave et de le transporter jusqu’à Tananarive, que d’acheter du riz de la région. Or la production de riz fait vivre les campagnes, soit 70% à 80% de la population malgache ! Faut-il abandonner la production de riz au profit de cultures de rente, de cultures vivrières, maraîchères et industrielles? Cette solution peut sembler inenvisageable compte tenu de l’ancrage traditionnel du riz dans la culture malgache (Sylvain Urfer et son petit livre que je ne présente plus apportent un éclairage intéressant), mais la question reste ouverte.

Des tentatives de régulation via la création de taxes à l’importation ont été réalisées en 2002. La production nationale n’ayant pas suivi, le prix du riz sur le marché local s’est envolé. Les villes ne représentent certes que 20% de la population, mais les affamer est impossible: ca serait l’émeute. Le gouvernement a donc rapidement fait machine arrière.

Quelles solutions ? Accroître les revenus du paysannat afin de favoriser les investissements favorables à l’intensification de la culture semble être la première étape. Pour cela, il faut donner aux cultivateurs la capacité d’agir sur les prix, et donc de stocker leur production. Les Greniers Communs Villageois (GCV), instaurés par les institutions de microfinance en zone rurale, vont dans ce sens : les cultivateurs mettent en commun leur récolte, qui est stockée. L’institution de microfinance leur délivre des crédits, afin de pouvoir acheter les semences nécessaires à la campagne suivante. Le stock sert de garantie aux crédits, et est vendu sur décision commune, lorsque les prix du riz sont à la hausse. Je parlais dans un précédant article de la spéculation sur les prix du riz lors de la période de soudure. On peut argumenter que le système des GCV alimentent la spéculation. Cela reste à démontrer. En effet, les GCV redonnant au cultivateur le choix du moment de la vente, ils limitent le pouvoir des collecteurs et grossistes, qui tendent autrement à acheter au plus bas au paysan, voire en dessous de ses coûts de revient, ce dernier ayant besoin de liquidités pour récolter puis acheter des semences. D’autre part, une hausse des prix qui profite aux cultivateurs n’est-elle pas positive pour le paysannat et l’intensification de la production? En ce sens, les GCV et l’initiative de la rizerie du Relais vont dans le même sens. Le Relais se positionne en tant qu’intermédiaire et tente de réduire la spéculation exercée par ses pairs, tout en garantissant un prix d’achat intéressant pour les cultivateurs, tandis que le GCV est un outil mis au service du paysannat, reproductible à grande échelle, et permettant aux cultivateurs de profiter du mécanisme de hausse des prix.

Afin de réguler cette spéculation et donc de nourrir les villes, le gouvernement malgache a constitué un stock régulateur de 50 000 tonnes de riz (importé de Birmanie), et tente également de travailler avec les institutions de microfinance qui contrôlent les GCV. Cependant, la quantité de riz sur le marché est très difficile à évaluer, plus de la moitié n’étant pas déclarée. L’informel a ainsi intégré l’ensemble de la filière, du producteur au détaillant en passant par les et grossistes. C’est non seulement un manque-à-gagner pour l’Etat, mais aussi un véritable handicape pour adopter des mesures régulatrices efficaces. Ainsi, la structuration et le contrôle de la filière rizicole font partie de ses principaux enjeux. Réguler les prix à la consommation ne constitue aujourd’hui qu’un palliatif à l’efficacité incertaine, qui n’agit pas sur la cause première de la spéculation : la faiblesse de l’intensité de production.

Outre l’accroissement des revenus du paysannat, intensifier la production nécessite de rendre possible l’exploitation et l’entretien des principales infrastructures de maîtrise de l’eau (barrages, canaux d’irrigation, etc.). Celles-ci ont été construites dans les années 1970, puis privatisées au cours de la décennie 1990. Aujourd’hui non opérationnelles pour la plupart, leur réfection conditionne l’intensification de la production, pour permettre le développement de techniques agricoles modernes, comme le SRI (Système de Riziculture Intensive)[1]

Enfin, à supposer que la production nationale de riz s’intensifie, le problème de sa qualité devra également être résolu: le riz malgache comporte 35% de brisures, soit 10% supplémentaires que les riz asiatiques. Afin de terminer sur une note positive, notons que Madagascar possède tout de même un savoir faire dans la production de riz hauts-de-gammes, aujourd’hui sous-exploité.

A bientôt pour un prochain article !

Laurent

[1] Si un spécialiste se sent motivé pour expliquer en quoi le SRI nécessite des infrastructures particulières, ca serait super! En effet, je crois avoir compris qu’il s’agit au contraire d’une méthode de culture du riz nécessitant moins d’eau et apportant plus de rendements. Dès lors il s’agirait peut-être plus d’un problème de diffusion du savoir technique que de réhabilitation des infrastructures…

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