Portrait économique

La semaine dernière j’ai eu le privilège de rencontrer la Chef de la Mission Economique à Madagascar (Ambassade de France), ainsi que la présidente du GEM (Groupement des Entreprises de Madagascar). Mesdames, si vous me lisez, je vous adresse à nouveau un grand merci pour le temps que vous avez bien voulu m’accorder.

Je vais essayer de réaliser une courte synthèse des différents sujets abordés.

A priori, Madagascar est un pays au potentiel énorme : sous-sol riche, climatologie favorable (à l’exception du grand sud), secteur agricole au fort potentiel de développement, population appelée à doubler en 20 ans (actuellement environ 20 millions d’habitants). Mais cela fait bien 50 ans que l’on parle de l’extraordinaire potentiel de Madagascar, sans pour autant observer de croissance durable de l’économie malgache. Peut-être peut-on en chercher les raisons dans la classe politique.

La classe politique malgache

L’élite politique n’est pas d’un sens civique exemplaire, et c’est un euphémisme. Par exemple, lorsqu’il était au pouvoir, Marc Ravalomanana, lui-même homme d’affaires, faussait les règles de la concurrence en prenant des mesures coercitives envers ses potentiels concurrents. Cela illustre bien l’impunité dont profite l’élite politique. Depuis la crise de 2009, qui a notamment entraîné la fermeture de nombreuses entreprises détenues par Marc Ravalomanana, la corruption est plus multiforme : certains individus sont clairement identifiés, et le reste est l’affaire d’une petite corruption généralisée. De façon générale, l’élite politique est au cœur des trafics, annulant permis de pêche ou d’exploitation minière pour les revendre ensuite, ou participant au trafic de bois de rose tout en en interdisant l’exploitation. J’espère avoir l’occasion lors d’un prochain article de parler des fraudes à la douane, qui sont certainement de bons exemples des « petits arrangements ».

Les grands secteurs économiques

A l’heure actuelle, l’un des espoirs de l’économie malgache est le développement de grands projets miniers. Les deux grands projets actuels se situent à Fort Dauphin (extraction d’ilménite par QMM, filiale de Rio Tinto) et à Ambatovy près de Tamatave (extraction de nickel-cobalt par Sherritt). Leurs conséquences économiques sont déjà visibles, avec une modernisation des infrastructures (modernisation du port de Fort Dauphin, réfection des routes desservant la région minière). Un récent rapport du BRGM (Bureau des Recherches Géologiques et Minières) fait état de ressources jusqu’alors insoupçonnées. Pour autant, les risques de non-redistribution des richesses sont importants, et Madagascar pourrait alors prendre la triste voie du Nigéria. Plus d’informations sur le secteur minier à Madagascar en suivant ce lien.

Le second grand secteur à haut potentiel de Madagascar est l’agriculture. En 2008, l’agriculture participait à hauteur de 28% du PIB, et la population est rurale à hauteur d’environ 70%.

Rizieres du côté de Fianarantsoa

Les terres sont bonnes (à l’exception du grand sud), le climat des hauts plateaux tempéré, celui des côtes tropical. Ainsi la production de certains fruits peut s’étendre sur 4 à 5 mois. Pour les mangues, de novembre à mars selon les régions si mes souvenirs sont bons. Outre la modernisation des techniques agricoles, l’un des grands enjeux de secteur est le démantèlement des petits monopoles du secteur de l’agro-alimentaire, qui empêchent le secteur de croître. Ainsi, les exportateurs de litchis ou de vanille se comptent sur les doigts de la main. Les contrôles de qualité leur servent de barrière à l’entrée sur le marché. Pour autant, il serait sans doute dans leur intérêt de laisser ces secteurs croître. A titre d’exemple, seule 10% de la production totale de litchis est effectivement exploitée et vendue. L’agro-alimentaire malgache est donc un secteur appelé à croître.

Un autre défi d’importance pour le secteur agricole est le problème de l’accès à la terre. Sous Marc Ravalomanana a été initié le Plan National Foncier, inspiré, me semble-t-il, des travaux sur le titre de propriété sécurisé et simplifié (TSS), menés notamment par Abdoulaye Harissou. J’espère pouvoir en parler plus en détails prochainement.

Plus d’information sur l’agriculture malgache sur le portail de la FAO, en suivant ce lien.

Les secteurs des mines et de l’agriculture ont donc de bons potentiels de développement. Deux autres secteurs d’avenir sont à mentionner, dont l’essor est notamment dû au développement de zones franches : le textile, et les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication, c’est-à-dire essentiellement le développement de call-centers pour des entreprises francophones). Je ferai un point sur le secteur textile dans un prochain article, profitant de la passionnante visite d’une usine à proximité de Tananarive. Enfin, notons que le secteur du BTP est également essentiel pour l’économie malgache, le besoin d’infrastructures routières par exemple étant flagrant.

Les intérêts étrangers à Madagascar

La stabilité économique et politique malgache concerne directement la France, Mayotte et la Réunion étant toutes proches. De plus, de nombreuses entreprises françaises sont implantées à Madagascar. Notamment dans les secteurs du BTP (Colas), du tourisme, des zones franches (textile et TIC) et de l’agroalimentaire. Environ 650 entreprises françaises de plus de 50 employés sont implantées à Madagascar, qui compte 250 000 résidents français, pour moitié bi-nationaux. On peut ainsi noter la présence de Total, Orange, Colas, Vinci, Schneider, CMA CGM (fret maritime), AirFrance, Corsair, la BPCE, la Société Générale, Sodhexo, etc.

On peut également noter la présence d’entrepreneurs italiens dans la région de Diégo Suarez, ainsi que d’entreprises chinoises, ayant rarement pignon sur rue mais fortement actives, y compris en ces temps d’incertitude politique et de flou juridique normalement peu propices au milieu des affaires. On note ainsi leur présence dans la région de Tamatave (mines), dans le grand sud (prospection pétrolière), et de façon générale dans le secteur du BTP.

D’autres pays sont représentés dans le développement des grands projets, miniers notamment : le Canada, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie, l’Afrique du Sud. J’en profite pour souligner un point étonnant à propos de l’Afrique du Sud : malgré sa proximité géographique, elle ne représente que 2,3% des exportations malgaches (contre 30,2% pour la France), et 7,1% des importations malgaches (11,3% pour la France), la situant respectivement en 11ème et 4ème place.

Les effets de la crise politique

Maintenant que la situation générale est brossée, concentrons nous plus en détails sur les effets de la crise politique à Madagascar.

Pour commencer sur une note optimiste, notons que malgré la crise politique et économique traversée par Madagascar, certains investissements de taille ont tout de même lieu. Ainsi, l’usine de produits laitiers Socolait a récemment été rachetée. De même, le groupe Castel a racheté la brasserie Star, fierté nationale. Enfin, la BPCE a racheté la BMOI, auparavant dans le giron de la BNP Paribas.

Brasserie Star, à Antsirabé

En 2009, suite au renversement de Marc Ravalomanana par Andry Rajoelina et l’embourbement de la « transition », la quasi-totalité de l’aide internationale a suspendu ses programmes. C’est environ 50% du budget de l’Etat qui a ainsi disparu. Quelles conséquences ? Tout d’abord, le non entretien des infrastructures. Ainsi, l’état des routes s’est fortement dégradé, faisant dire à la majorité des chauffeurs de taxis, taxi-brousses et autres engins non-identifiés, que « c’était mieux sous Ravalomanana ».

Un drôle d’engin

A propos des routes, notons que Marc Ravalomanana était un très bon gestionnaire de l’aide internationale, parvenant à attirer les bailleurs de fonds internationaux tout en recueillant le mérite dû au renouvellement des infrastructures nationales. Peut également être mis à son crédit le développement de la classe moyenne malgache (d’où l’opinion de Taz, qui a fait l’objet d’un précédant article).

A propos de la classe moyenne justement, celle-ci a subit de plein fouet la crise politico-économique, et c’est avant tout le gonflement du secteur de l’informel qui a permis d’absorber le choc. Une mesure simple sur le terrain: l’ampleur du débordement des marchés de rue sur la chaussée, auparavant mieux cantonnés aux trottoirs d’après ce que l’on en dit.

Les secteurs les plus touchés par la crise politico-économique ont été :

-          Le BTP, avec une diminution de 70% du chiffre d’affaires depuis décembre 2008 et la perte de 7000 emplois. Les entreprises du secteur, comme Colas, arrivent à rester à flot grâce à la demande du privé (infrastructures pour desservir les projets miniers par exemple).

-          Le textile a perdu 25 000 emplois avec la perte de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act, http://www.agoa.gov/) suite au renversement politique. Une coïncidence vient soulager le secteur : la Chine réduit fortement ses aides à l’exportation du secteur textile, afin de fournir son marché intérieur, en pleine croissance. Ainsi, elle cède du terrain sur le secteur au niveau international.

-          Le secteur halieutique (crevettes et crustacés) a perdu 30% de son chiffre d’affaires. Néanmoins, le secteur a également subis l’augmentation de la concurrence mondiale ces dernières années, ainsi que des problèmes phytosanitaires concernant l’exportation vers l’UE (cette dernière information provient d’un exportateur du secteur croisé dans le taxi-brousse Tananarive – Fianarantsoa. Je n’en garantie pas l’exactitude).

-          Le secteur du tourisme a été fortement touché. Néanmoins les structures hôtelières se sont facilement adaptées, les marges pratiquées initialement étant facilement réductibles. Le secteur reprend désormais doucement, et l’unique vraie préoccupation est le devenir de Air Madagascar, compagnie aérienne détenue à 90% par l’Etat, et aujourd’hui au bord de la faillite. Après n’avoir maintenu que ses vols intérieurs pendant un temps (car sur liste noire européenne), la société reprend doucement ses liaisons internationales, suite à l’achat en leasing d’un nouvel appareil.

-          Autre entreprise au bord de la faillite, au cœur de l’économie malgache : la Jirama, entreprise d’Etat, productrice de l’électricité malgache. Le mix énergétique malgache est composé d’environ 40% d’hydraulique (et le potentiel de développement est encore grand !) et 60% de thermique. En 2010 a été décidé une baisse du coût de l’électricité, qui a enfoncé plus encore l’entreprise. En février 2011, le GEM a négocié une augmentation des tarifs, mesure fortement impopulaire mais peut-être nécessaire pour éviter la mise en liquidation. Une solution serait peut-être la privatisation, mais ce processus est-il compatible avec une gouvernance non transparente, comme actuellement?

J’espère avoir réussi à brosser un portrait réaliste de la situation économique de Madagascar, ses atouts et ses difficultés. Je vous invite à le compléter en jetant un coup d’œil à la page du service économique de la direction générale du Trésor, dédiée à Madagascar.

A bientôt !

Laurent

Ce contenu a été publié dans Madagascar, Madagascar - Economie et développement, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.